"Et si au fond de ce puits, au fond de cette inépuisable géhenne, si au fond de cette hébétude déchirée j'avais une pensée -s'il me restait un sentiment, c'était l'amer crève-cœur, c'était le déchirement, c'était le désespoir désert et glacé de savoir que des gens, par le monde, des hommes comme nous, avec une tête et un cœur, connaissent notre existence et notre vie, et qu'ils mènent leur vie à eux, leurs affaires d'argent, d'amour et de table, qu'ils avancent chaque jour parmi les choses et dans le temps sans nous consacrer l'obole d'un souci. Et que même il en est d'autres, oui, qu'il en est d'autres, d'autres qui parfois songent à nous -et que cette pensée fait sourire."
[Vercors, 1951, p. 85]
Vercors (le pseudonyme de Jean Bruller) et l'écrivain Pierre de Lescure ont créé en 1941 les Editions de minuit, une maison d'édition clandestine.
HSM
"Un jour, je fus envoyé avec des camarades pour creuser des tranchées à l'extérieur du camp, sous la garde des sentinelles. Nous n'étions pas jolis à voir, les yeux saillants, d'une maigreur effrayante. Or non loin de nous, des femmes travaillaient dans un champ. A un moment donné, l'une s'est approchée de nous. Je la revois encore, cette belle femme de quarante ans, une paysanne bien plantée. Ces détails étaient importants pour des prisonniers privés de présence féminine depuis des années. Elle portait un sac de pomme de terre et a tenté de nous le donner. Les SS n'ont pas voulu. Alors elle s'est mise à les injurier."
[Notre histoire, 2002, p. 202]
HSM
"Pendant le voyage, un de nos camarades a bout de force va mourir. L'un des prisonniers a une audace inouïe. Il s'adresse au sous-officier qui a la responsabilité du convoi : “Est-ce qu'on peut le laisser chez un habitant ?” Le SS consent, mais ajoute : “Si aucun habitant ne l'accepte, on le liquide.” Le convoi s'arrête a une première maison. On frappe, on parlemente. Les habitants n'en veulent pas. Dans une deuxième maison, même scénario. Personne ne veut le recueillir. Enfin, une troisième porte s'ouvre et quelqu'un l'accueille... L'homme est sauvé. Les SS abandonnent leur victime, moins par commisération que par indifférence."
[Notre histoire, 2002, p. 224]
AK
"Avant la guerre, les Allemands furent les premières victimes des camps. On savait parfaitement que si l'on ne s'alignait pas sur les opinions officielles, on risquait l'arrestation. Mais cette crainte était souvent recouverte par un sentiment pervers: pour nous, ces lieux de mort étaient le revers de la médaille, quelque chose comme l'effroyable prix à payer pour ce que le régime donnait à l'Allemagne: l'unité retrouvée, la puissance économique, la force militaire..."
[Notre histoire, 2002, pp. 191-192]
HSM
"Après la guerre, la découverte des camps de concentration a occulté un fait marquant des années 30. L'Europe était alors couverte de camps: détention, réfugiés, transit. Dans la France de la IIIème République, les réfugiés rassemblés dans des camps dits de “recueil” dans le sud (Argelès, Saint-Cyprien, Gurs…). Je sais même qu'il y eut un camp officiellement dénommé “de concentration” à Rieucros, en Lozère.
[Notre histoire, 2002, p. 191]
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