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Analyse - 1ère partie : Le Système de Personnages

Le personnage principal de Band of Brothers n'est pas tout à fait le groupe de soldats. Il existe un héros singulier bien identifié: Richard Winters. Il est vrai que certains d'entre eux se détachent quand il monte en grade (dès l'épisode 'Bastogne'). Certains ont même le privilège de la voix off: Eugène Roe (épisode 6), Lipton (épisode 7), Webster (épisode 8). Mais Winters garde cependant l'ascendant. En fait, on assiste à une double personnification. Celle avouée par Ambrose et Hanks qui consiste à dépeindre l'expérience de la Seconde Guerre Mondiale par les yeux d'une seule compagnie. Et un second procédé qui désigne le chef comme représentant de tous ses hommes.

Tout ceci est facilement vérifiable. Il suffit d'appliquer à Frères d'armes la théorie des procédés différentiels de Philippe Hamon. Elle permet de repérer le héros d'un texte. Il s'agit du personnage le mieux caractérisé (les traits qui le qualifient sont plus nombreux et de meilleure qualité). En un mot, on en sait plus sur lui que sur les autres protagonistes. Il est le personnage le plus présent et surtout aux moments stratégiques. Il est autonome ce qui signifie qu'il peut apparaître seul, dans des endroits divers alors que les personnages secondaires sont confinés dans certains espaces (par exemple, l'infirmière de Bastogne ne quitte jamais l'hôpital). Il a une fonction importante dans la diégèse: il résout des conflits, il fait face à des opposants, il est doté prédicats de savoir, de pouvoir, et de vouloir, etc. Il est en concordance avec les archétypes du héros en vigueur dans le genre textuel dans lequel il apparaît. S'il s'agit d'un western, il aura les caractéristiques du cow-boy solitaire, courageux et bon tireur. S'il s'agit d'un policier, il aura le verbe râleur, le teint fatigué et l'imperméable de tout bon détective qui se respecte. S'il s'agit d'une fiction de guerre, il sera un chef valeureux, à l'écoute de ses subordonnés et bon stratège. Les paroles des autres personnages le désignent comme le héros ou mettent ses qualités en exergue. Richard Winters remplit toutes ces conditions.

Il est un héros tout à fait crédible d'ailleurs. "Winters a bouleversé nos vies. Il était très amical, et s'intéressait sincèrement à nous et à notre entrainement physique. Il était plutôt timide. Il n'aurait jamais dit merde, même s'il avait marché dedans", déclare Gordon [Ambrose, 2002, p. 20] "[…] tous les soldats qui ont servi sous vos ordres –je devrais plutôt dire à vos côtés, puisque c'est ainsi que vous conceviez le commandement– vous aiment et ne vous oublieront jamais. Vous êtes pour moi le plus grand soldat que j'aie rencontré", a écrit Talbert dans une lettre à Winters [Ambrose, 2002, p.340].

Band of Brothers ménage au téléspectateur une entrée dans la fiction un peu "spéciale". Vous connaissez probablement tous cette règle tacite qui stipule que le héros doit apparaître dans les 15 premières minutes d'un film. Durant les 15 premières minutes de Band of Brothers, le téléspectateur oscille entre deux personnages: Sobel et Winters. Winters et Nixon apparaissent dès la sixième minute (durant la projection cinématographique), mais dès la huitième le flashback installe Sobel au milieu de l'écran. Ok, Sobel est un personnage négatif, mais ce ne serait pas la première fois qu'un type rude devient héros. Instinctivement, le téléspectateur a également tendance à considérer que le héros est incarné par l'acteur le plus connu. Dans ce cas, David Schwimmer et donc Herbert Sobel. Cela est renforcé par les lancements du programme axés sur le "héros de Friends" et par la célébrité de David Schwimmer. Puis Sobel s'efface au profit de Richard Winters.

Tout ceci est proche des constructions basées sur les "faux-héros" qui apparaissent dans certains contes. Vladimir Propp dans son analyse des contes russes dégage sept fonctions du personnage. Il définit la fonction comme "l'action d'un personnage définie du point de vue de sa signification dans le déroulement de l'intrigue". Le personnage peut en incarner plusieurs en même temps ou successivement et une fonction peut être représentée par plusieurs personnages. Il s'agit de l'agresseur, le donateur, l'auxiliaire, la princesse, le mandateur, le faux-héros et le héros. Généralement, le faux-héros est un imposteur auquel le héros doit se mesurer un jour ou l'autre afin d'accéder à la reconnaissance. Vous voyez que ça colle !

Sobel correspondait assez bien à cette "fonction". "Jusqu'à ce que j'atterisse en France dans les premières heures du jour J, m'a-t-il confié en 1990, c'est contre ce gars-là que j'étais en guerre. Avec d'autres engagés, Gordon avait fait le serment que Sobel ne survivrait pas aux cinq premières minutes de combat. Si l'ennemi ne le descendait pas, une bonne douzaine d'hommes de la Compagnie E étaient prêts à s'en charger." [Ambrose, 2002, p. 22]. Sobel était un `chickenshit´ "parce qu'il est mesquin, méprisable et prend très au sérieux tout ce qui n'a aucune importance" [Paul Fussel, Wartime : Understanding and Behavior in the Second World War, cité par Ambrose, 2002, p. 23]. Une loterie avait été organisée pour désigner celui qui se ferait Sobel. Selon les hommes de la Easy, durant les exercices à balles réelles, elles passaient très près de lui [Ambrose, 2002, p. 51].

"Sobel imposait son autorité à ses subordonnés, Winters gagnait leur respect. Les deux hommes étaient appelés à s'affronter. Personne ne me l'a dit ouvertement, tous les membres de la compagnie E n'en avaient pas conscience, et Winters ne l'avait pas voulu ainsi, mais Sobel et lui étaient en concurrence pour le titre de leader" [Ambrose, 2002, p. 23]. Cette opposition a été reprise comme base du système de distribution des personnages dans Frères d'arme. C'est probablement la raison pour laquelle le passage sur le salut militaire que Winters impose à Sobel a été transposé dans le dernier épisode. Cela devient ainsi l'ultime face à face entre les deux hommes. Un "duel" (soft) qui sacre la victoire de Winters (mais ceux qui ont vu tout le feuilleton savent déjà qu'il l'a acquise depuis longtemps aux yeux de ses hommes).

Personnellement, c'est la première fois que je remarque qu'une série s'ouvre sur le faux-héros. De plus en plus, la télévision joue avec les codes narratifs. Cela est intéressant. Les règles concernant les personnages principaux sont les plus difficiles à transgresser. En effet, c'est généralement sur cet élément textuel que les téléspectateurs s'appuient pour entrer dans une fiction, la décoder et la recevoir. En jouant sur la célébrité de David Schwimmer, Band of Brothers renforce l'effet. Le téléspectateur a tendance à le poser d'office comme le héros. Le pied de nez est total.

Nota:
Stephen E. Ambrose, l'auteur du livre Band of Brothers est décédé le 14 octobre à l'âge de 66 ans des suites d'un cancer du poumon. Il a écrit plus de 30 livres sur l'histoire du dix-neuvième siècle américain et la Seconde Guerre mondiale.


     


La série Frères d'Armes (Band Of Brothers) est © Dreamworks/HBO. bob.afds.org et l'ensemble de ses pages sont uniquement informatifs. Ce dossier ne peut être vendu, copié, publié, édité sans l'autorisation écrite de ses auteurs. L'émission "Aux Frontières des Séries" est © AFDS.org/Kprod.be. Toute copie partielle ou totale de l'émission est interdite. Les quelques reproductions et les génériques qui agrémentent bob.AFDS.org ne sont là qu'à titre illustratif, ils sont © par les studios.