"Et je me suis demandé en esprit positif, en ingénieur qui dessine une épure : Est-ce que le résultat que nous pouvons obtenir vaut ces massacres ? Est-ce que notre journal paye la mort de ses rédacteurs, de ses imprimeurs, de ses porteurs ? Est-ce que nos petits sabotages, nos attentats au détail, notre humble armée secrète et qui n'agira peut-être jamais, est-ce que cela balance nos effroyables ravages ? Est-ce que nous, les chefs, nous faisons bien d'enflammer, d'entraîner et de sacrifier tant de braves gens et de gens braves, tant de naïfs, d'impatients, d'exaltés dans un combat étouffant, dans une lutte de secrets, de famine, de supplice ? Est-ce que, enfin, la victoire a vraiment besoin de nous ? En esprit positif, en mathématicien honnête j'ai dû reconnaître que je n'en savais rien. Et même que je ne croyais pas. En chiffres, en bilan pratique, nous travaillons à perte. Alors ai-je songé, alors honnêtement il faut abandonner. Mais à l'instant même où la pensée de renoncer m'est venue, j'ai senti que cela était impossible. Impossible de laisser à l'Allemand le souvenir d'un pays sans sursaut, sans dignité, sans haine. J'ai senti que le cadavre de cet ennemi-là était plus lourd, plus efficace dans les plateaux qui portent le destin des nations que tout un charnier sur un champ de bataille. J'ai su que nous faisions la plus belle guerre du peuple français. Une guerre d'exécution et d'attentats. Une guerre gratuite en un mot. Mais cette guerre est un acte de haine et un acte d'amour. Un acte de vie."
[Kessel, 1963, pp. 154-155]
"En France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Pologne, dans tous les pays occupés, des groupes de résistants se sont formés. L'engagement pouvait prendre différentes formes. Imprimer des tracts, cacher des juifs, aider les soldats alliés, renseignement, vol de coupon de rationnement, refus de parler aux occupant, etc. A Marseille, par exemple, certains enlevaient les taques d'égout avant la nuit. Les seuls à pouvoir se déplacer après le couvre-feu (et susceptibles de se briser le cou) étaient les Allemands et les collaborateurs."
[Kessel, 1963, p. 134]
On a souvent dit que les actions des résistants n'avaient pas été cruciales pour la victoire. Joseph Kessel, qui a écrit et publié clandestinement
L'armée des ombres en 1943, répond mieux que je ne le pourrais à cette objection (voir ci-dessus). Quelle récompense ont reçue les civils pour ces actes de bravoures ? Généralement, le peloton d'exécution. "Quand on demande aux gens qui, sans être d'une organisation, nous aident à cacher des armes, recueillir des camarades, quand on leur demande ce qui pourrait leur faire plaisir, ils répondent souvent : “Faire dire une phrase pour nous à la B.B.C.” Cela leur paraît une récompense merveilleurse."
[Kessel, 1963, p.195]
Ce livre est basé sur des faits réels, "quotidiens" précise l'auteur. Seule distance prise avec la réalité: les noms, les lieux ont été changés afin que les protagonistes, les réseaux ne soient pas reconnaissables au cas où l'ennemi mettrait la main sur le bouquin.
HSM
"On ne s'improvise pas clandestin. C'est une culture, des habitudes qu'il faut forger une à une (adopter une autre adresse, un autre personnage, s'en tenir au minimum dans les conversations, ne rien garder sur soi, faire en sorte que votre capture ne “brûle” pas la cache ou la boîte au lettres du réseau, etc.). Ces attitudes finissent par devenir une seconde nature. Toute ma vie en a été marquée. Aujourd'hui encore -alors que, je vous rassure, mes activités d'espionnage sont réduites à la portion congrue- j'aime cloisonner mes rencontres, ne jamais donner le programme de mes sorties, taire ici ce que j'ai appris là."
[Notre histoire, 2002, p. 174]
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